| Alors certes, il y a bien une gentille diatribe sur la société de consommation « tout ça ». Mais ce n’est vraiment pas là le cœur du film, qui fonctionne sur un renversement tellement simple qu’il en devient inattendu ; alors qu’entrent en jeu les derniers représentants de l’espèce humaine, atteints d’un surpoids honorable. Là où cela devient plus inquiétant, c’est que ces humains – bien que caricaturaux – nous ressemblent étrangement. Ils possèdent des banques de données gigantesques – à faire pâlir d’envie Wikipedia – et qui concentrent tous les savoirs du monde. Mais que personne ne consulte jamais. D’ailleurs, comme tout est soigneusement archivé et accessible en un quart de seconde, plus personne ne prend la peine d’apprendre :quand on ne sait pas, il suffit de demander à l’ordinateur central, lequel détient forcément la réponse.
Pratique… Cette question de la mémoire – déjà soulevée par les Grecs de l’Antiquité (avec l’apparition des ancêtres du livre) – est un thème récurrent des œuvres d’anticipation. Fahrenheit 451, 1984 et même Rollerball (l’ancien, par pitié) en ont chacun donné leur vision même si alors, le contexte était un peu différent – Shoah et nécessité du travail de mémoire obligent. La voir abordée dans une œuvre a priori destiné aux enfants (par définition trop jeunes pour être confrontés à ce genre de problématiques) est cependant bien plus étonnant. Et ce n’est là que le début des surprises. Mais revenons à nos humains.
Littéralement vissés à leurs écrans et autres téléphones, ils ne regardent même plus le paysage… au point de s’en émerveiller, lorsque le petit robot farceur parvient à détourner leur attention en interrompant leurs communications. D’où un « I didn’t know there was a pool ! », alors que celle-ci trône en plein milieu de leur arche de Noé intergalactique depuis des années. Un peu comme certains touristes me direz-vous : l’œil rivé sur le viseur, ils ne finissent plus par voir le monde que par écrans interposés – que ce soit celui du caméscope qu’ils utilisent pour filmer, ou la télévision sur laquelle ils se repasseront leurs souvenirs de vacances. Pis encore, ces terriens expatriés ne posent plus guère de questions et suivent aveuglément les lois édictées, même les plus absurdes – dont notamment l’interdiction de se baigner dans cette piscine géante, que personne ne remarque plus, de toute façon, pris qu’ils sont dans un quotidien effréné. Là aussi, certains parallèles viennent rapidement à l’esprit – comme ce trottoir que le gardien d’un immeuble plutôt connu de New-York vous interdit formellement de photographier… sans autre explication (et alors qu’on trouve des photos équivalentes à foison sur le ‘Net). A l’opposé, on trouve Wall-E – mais aussi toute une clique de robots rebelles ; et donc destinés à être reconditionnés. Contrairement aux humains dont tous les détails de la vie sont pris en charge, eux se voient attribuer des « consignes » (un terme récurrent) strictes. Et contrairement à eux, ils ne se contentent pas forcément d’y adhérer aveuglément – « comme des éponges », me souffle Valéry. Aussi, au fur et à mesure que le film progresse, le spectateur a l’impression de plus en plus tenace que ce sont bel et bien ces robots les plus humains. Car ils ne se contentent pas d’être de simples exécutants. A l’inverse, les humains se contentent de profiter de leur « liberté » aménagée – sans songer ne serait-ce qu’un instant à sortir du cadre de cette cage dorée. Dès lors, le film prend un tout autre aspect, car il se met à interroger l’essence même de notre condition, ce qui est censé faire de nous des hommes : notre liberté. Trop souvent, ne nous contentons nous pas d’être, massivement, comme de simples objets ; et non d’exister, par nos choix et nos actions ? Ou, comme le dirait le capitaine du vaisseau à la dérive sur lequel ont trouvé refuge nos alter-ego de pixels : ne nous bornons nous pas à simplement « survivre », faute de « vivre » véritablement ? C’est d’ailleurs parce qu’il a cet esprit d’initiative que Wall-E s’avère être le seul de ses congénères encore en état de marche sur Terre : ainsi, il ne s’est pas contenté de s’acquitter de sa tâche, il a aussi pensé à récupérer des pièces détachées sur ses camarades déchus pour s’auto-réparer si besoin. Dès lors rien d’étonnant à ce qu’il soit, bien malgré lui, promu « Chip Guevara » d’une bande de robots qui refuse de se soumettre à la société normée et étouffante des hommes-machines. En dépit des apparences, donc, Wall-E s’avère être une fable étrangement pessimiste qui nous renvoie à notre condition ; sans pour autant juger nécessaire de souligner sa morale au marqueur. Dès lors, pas sûr que les enfants l’apprécient tant que ça – surtout que sorti des deux robots franchement mignons et attachants, le tout reste d’une relative sobriété, comparé aux films du genre. Ainsi les gags se contentent d’exploiter la maladresse de Wall-E, sans trop en faire, un peu à la manière d’un Chaplin – une parenté qui n’est probablement pas étrangère au mutisme des deux robots, lequel permet d’éviter des dialogues à destination des moins de 10 ans, pour laisser parler les mimes, bien plus riches de sens. En un mot comme en cent, Wall-E marque donc le passage de Pixar du dessin animé en 3D au film d’animation. Les références de rigueur pour cinéphiles trentenaires (afin que les parents accompagnant leur marmaille ne s’ennuient pas trop) sont d’ailleurs étrangement absentes, comparées aux anciennes productions du studio qui en était truffées. Tout juste notera-t-on une référence quasi-obligée à 2001, via la musique de Strauss et le design d’un robot. Et 2-3 clins d’œil aux Mac-addicts. Mais Wall-E n’a plus besoin de ces artifices – car le fond, lui aussi, est enfin arrivé à maturité Le petit robot sera-t-il aux XXIème s. ce que R2-D2, C3PO et E.T. ont été au précédent ? Probablement pas, mais on le lui souhaiterait bien. En bonus : Presto, un petit court précédant la projection du film et qui, bien que jouant sur un registre plus humoristique, s’avère tout aussi adulte et réussi. Là encore, le choix du muet n’y est pas pour rien. |
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