 | L’immédiateté est probablement un des mythes majeurs de nos sociétés post-modernes ; mythe dont la mise en place n’a de cesse de s’accélérer à mesure que se développent les technologies de l’information et de la communication et les moyens de transport. Ainsi, là où il y’a encore une dizaine d’années – alors que le ‘Net grand public et la démocratisation du portable en étaient à leurs balbutiements – il était tout à fait normal de ne pas réussir à joindre immédiatement telle ou telle personne (ou de ne recevoir une réponse par voie postale que plusieurs jours plus tard), il est désormais quasiment inconcevable pour une bonne partie de la population – qui relève ses e-mails 2 à 3 fois par jour – de ne pas recevoir une réponse au message électronique qu’elle vient d’envoyer dans la demi-journée qui suit. |
Idem pour les achats : 24h/48h pour les colis, sinon rien. Alors qu’une simple missive mettait, il y a peu encore, plusieurs jours pour aller d’un coin à l’autre de l’hexagone.
Et ne parlons pas du portable qui, je cite, « ne sert à rien si on ne le laisse pas constamment allumé afin qu’on soit joignable à tout moment » - et ce quand bien même l’usage majoritaire du portable ressemble étrangement à celui du téléphone fixe (appel depuis le foyer).
Au-delà des questions intéressantes que soulèvent ces usages et le discours ambiant sur leur supposée nécessité (peut-on utiliser ces technologies autrement ? et est-ce viable ? si j’éteins mon portable et que je ne le rallume que toutes les heures pour vérifier mes messages, ne vais-je pas perdre des clients ?), il est intéressant de voir que l’ensemble de ces évolutions s’inscrivent dans un cadre potentiellement bien plus large, qui affecte jusqu’à notre vie en société. Aussi, on peut se demander si dans une certaine mesure, d’autres changements récents ne relèvent pas de la même tendance. Les sites de rencontre et le speed-dating, par exemple. Là où avant on prenait le temps de développer une relation amoureuse en essayant de vaincre les difficultés qui se présentaient (selon la logique du « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »), on abandonne désormais beaucoup plus facilement à la moindre difficulté. Ça marche ou ça ne marche pas – mais ça ne semble guère pouvoir évoluer, se développer et mûrir. Et puis, à quoi bon perdre son temps à essayer de développer la relation potentiellement déjà condamnée ? Un vivier de candidats alternatifs est immédiatement disponible. Autant recommencer de zéro, on perdra moins de temps. Et Dieu sait que le temps est une denrée précieuse aujourd’hui – un autre éléments favorable au développement, et à l’exploitation, de ce mythe de l’immédiateté. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si des sociétés se proposent désormais de livrer des kits apéros’ tout préparés à domicile ou encore des plateaux repas assortis au DVD qui les accompagne (Le Parrain pour un dîner italien, par exemple). Mais si je vous parle de tout ça, c’est pour mieux revenir sur mon expérience aux Etats-Unis ; maintenant qu’elle s’est enfin décantée. Car c’est là que se trouve le royaume du dieu immédiateté. Ou tout du moins, voilà comment je m’explique les différentes observations que j’ai pu y faire. Un exemple ? Dans la vie de tous les jours, les gens sont extrêmement décontractés, et plutôt directs, sans mille bassesses et formules de politesse – comparé à la France, s’entend. Le serveur du Starbucks – qui ne vous reverra peut-être jamais de sa vie – vous donne du « take care » et du « buddy » à tout va. Alors on finit par se dire que s’ils sont si sympa dans la vie ordinaire, ces ‘Ricains, ça va être facile de s’en faire de amis et de pousser plus avant l’échange. Plus facile que de par chez nous, en tout cas, où les gens ont d’entrée de jeu une certaine réserve. Perdu. Ce n’est ni plus facile, ni plus difficile qu’en France. Passé les échanges informels de tous les jours, la donne est similaire. L’expat’ désabusé aura alors tôt fait de se dire que décidément, ces Amerloques sont focus, sous des dehors pourtant bien affables. La vraie raison, elle, est tout autre : cette apparente familiarité est au service d’échanges plus immédiats, et donc plus efficaces. Pas besoin de s’encombrer de formalités là où il s’agit d’aller à l’essentiel : commander un café, ou parler chiffres. C’est un peu la même logique que celle que l’on connaît de l’autre côté de l’Atlantique, dans la comm’, où tout le monde se tutoie. Ça permet surtout de faire tomber les filtres de politesse précautionneux liés au vouvoiement, qui perturbent l’interprétation des signaux. On parle plus franchement, plus directement. On vise l’efficacité et le résultat instantané – pas pour autant qu’on est pote et qu’on ira se boire des coups après. Autre exemple : les politiques appliquées par les Etats-Unis dans de nombreux domaines, et notamment en criminologie (domaine que je connais un peu pour l’avoir étudié lors de mon séjour). Ici aussi, l’objectif recherché est l’efficacité immédiate. On veut des résultats identifiables sur les indicateurs (qui ne cessent de proliférer), quantifiables, et surtout rapidement visibles par l’ensemble de la population. C’est qu’un mandat présidentiel ne dure que 5 ans – alors autant convaincre rapidement. Par l’exemple (chiffré). Le revers de la médaille, c’est qu’on privilégie alors des politiques d’efficacité à court terme – dont les résultats sont rapidement mesurables – à de véritables politiques de « civilisation » (pour reprendre le mot de l’ami Morin), qui s’attaquent en profondeur aux racines – bien souvent sociologiques – du mal, et dont les effets ne se feront sentir que bien après leur mise en place par ailleurs bien plus couteuse (et pour cause : il s’agit de mesures d’une toute autre ampleur – une vision « intégrée » des problèmes de société, à 360°, diraient les publicitaires). Comme le montre la question carcérale, ces rustines ne font illusion qu’un temps. Enfermer les drogués pour empêcher qu’ils ne récidivent – comme le fait la Californie – est une politique coûteuse, aux présupposés contestables (se droguer relève de la volonté individuelle, et non de d’un environnement qu’on essaie d’oublier – faute d’avoir l’opportunité de s’en extraire – par la défonce). Car pendant ce temps là, on ne s’intéresse pas aux facteurs sociaux qui font que ces personnes en sont venues à la drogue ; facteurs qui, comme l’ont montré de multiples études, prédominent largement dans une vaste majorité des cas sur les facteurs individuels. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la majorité des toxicomanes se trouvent dans les couches marginalisées et paupérisées de nos civilisations occidentales – les oubliés du capitalisme (voir ses victimes nécessaires, diront les plus marxistes). Bref, en attendant, on enferme de plus en plus de drogués dans des prisons qui disposent de moins en moins de place, tandis que les environnements « criminogènes » dont sont issues ces personnes continuent inlassablement de produire de nouveaux désespérés, destinés à venir grossir les rangs de ceux qui se sont shootés pour oublier. Pourquoi cette obsession de l’immédiateté ? Je ne prétends pas avoir réponse à tout – même si j’ai quelques idées. Ainsi, peut-être que les valeurs protestantes sur lesquels se sont construits les Etats-Unis n’y sont pas étrangères. En effet ; la religion protestante prône un rapport direct avec Dieu, sans intermédiaire d’un quelconque clergé. D’où l’importance de la responsabilité individuelle. Mais aussi cette religion de l’immédiateté, par l’intermédiaire du rapport instantané et sans détour avec la plus haute forme d’autorité qui soit. Une éthique qui, comme le faisait remarquer Max Weber, demeure d’autant plus prégnante qu’elle s’accommode sans souci du modèle capitaliste et libéral – dont les US, à défaut d’en être l’unique géniteur, sont un des principaux inspirateurs – et qui entend lui aussi faciliter les échanges de toutes sortes (avec certes comme finalité que cela rejaillisse particulièrement sur les échanges économiques).
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